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Rencontre avec Mohamed MBOUGAR SARR

Par Fontaine-Rushdie NOUTANGNI, publié le lundi 8 décembre 2025 15:12 - Mis à jour le lundi 8 décembre 2025 15:21
Nos élèves de 1ère et Terminale HLP ont rédigé un article collectif rendant compte de leurs échanges avec l'écrivain.

Né en 1990 à Dakar et élevé à Diourbel, Mohamed Mbougar Sarr intègre le Prytanée militaire de Saint-Louis au Sénégal, où il effectue ses études secondaires. Plus tard, il décide de poursuivre ses études en France. Il suit d’abord une classe préparatoire littéraire (hypokhâgne puis khâgne) au lycée Pierre-d’Ailly de Compiègne, un passage déterminant dans sa formation intellectuelle. Ensuite, il est admis à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris, où il se consacre à un master « Arts et langages » et initie des recherches sur Léopold Sédar Senghor. (Mailys)


Ses différentes œuvres :

  • Terre ceinte — son premier roman
  • Silence du chœur — portrait de la vie des migrants africains en Sicile
  • De purs hommes — il aborde le thème de l’homosexualité au Sénégal
  • La plus secrète mémoire des hommes — son roman le plus célèbre, qui lui a valu le Prix Goncourt
    en 2021 (Massoud)


En 2021, Mohamed Mbougar Sarr publie son œuvre La plus secrète mémoire des hommes aux éditions Philippe Rey et Jimsaan. Avec cet ouvrage, il remporte le prix Goncourt, un prestigieux prix littéraire français qui récompense les auteurs francophones annuellement. C’est d’ailleurs dans le cadre du Prix Goncourt des Lycéens, qui est lancé à Cotonou dans le cadre du Salon National du Livre 2025, que nous avons pu le rencontrer.


M. Mbougar Sarr nous a fait l’honneur d’une séance d’échanges avec nous, élèves de la spécialité HLP en Première & Terminale, et quelques latinistes. Au cours de cette rencontre, nous avons pu lui poser diverses questions à propos de ses techniques d’écriture et de son prix Goncourt.


Quels auteurs l’ont fait tomber « amoureux » de la littérature ?


Selon lui, ce n’est pas une œuvre ou un auteur en particulier, mais plutôt « une constellation de noms ». Cependant, lorsqu’il avait 13 ou 14 ans, il a lu Le Père Goriot de Balzac. Il dit avoir eu un coup de foudre pour cet auteur et ses différentes œuvres. Par la suite, il s’est aussi intéressé à la littérature africaine. (Manel)


A-t-il déjà fait face au syndrome de la page blanche ?


En tant qu’écrivain, il a eu beaucoup de moments de blocage qui pouvaient parfois être à cause de la structure du roman. Mais il craint plus la « page noire », qui est, selon lui, plus difficile. C’est lorsque qu’il faut supprimer des passages parce qu’il y a trop d’éléments. Cela implique de faire quelques sacrifices. (Lara)


Après avoir fini son dernier livre (La plus secrète mémoire des hommes), comment
cela s’est-il passé ?


Il a eu beaucoup de difficultés à laisser partir ce roman. Il a ressenti de la tristesse et un certain vide, qu’il compare à un post-partum de la grossesse : fatigue, épuisement, désespoir. (Lily) En riant, il explique qu’il faut pratiquement lui arracher le manuscrit afin de marquer la fin du roman et de son écriture. (Mahalia)


Grâce au prix Goncourt qu’il a reçu, il a eu beaucoup de promotion à faire ainsi que des voyages. Puis, un jour, il a pu retrouver la paix et s’est remis à l’écriture. Il a d’ailleurs commencé un nouveau projet et n’a pas souhaité en dévoiler plus. (Lily)


Parmi ses œuvres, en a-t-il une préférée ?


Il n’a pas de livre préféré car chacun demande un certain effort. Il pourrait choisir le premier car c’est tout simplement sa première œuvre, mais ce serait compliqué de choisir car le deuxième confirme ses ambitions littéraires et le troisième est, en quelque sorte, un roman autobiographique, car le personnage principal et lui ont des similitudes. Cependant, tous les livres sont particuliers, il lui est donc impossible de choisir. (Olsen)


Quel est son but lorsqu’il écrit ?


« C’est d’arriver à exprimer le mieux possible ce que l’on vit en nous. On ne réussit pas toujours. Mais ce sont ces erreurs qui nous donnent la force et l’envie de faire mieux. Parfois, les questions que se posent vos personnages peuvent être vos propres pensées. » (Kymia)
Son inspiration est-elle principalement issue de la lecture ou de l’expérience ? Dans une de ses interviews, Mohammed Mbougar Sarr explique que plus jeune, il avait du mal à distinguer l’univers représenté dans les livres à celui de la vie réelle. Il explique que c’est parce qu’il pouvait s’identifier tout aussi bien à l’histoire d’un personnage qu’à ce qui se passait dans sa vie. Depuis petit, il a toujours aimé lire, mais n’a commencé à écrire que plus tard, par amour de la lecture. (Eden)


Et quelles sont ses inspirations ?


Ses inspirations ont évolué avec le temps. Elles venaient autrefois surtout de la fiction, mais aujourd’hui, elles proviennent davantage de sa vie, tout en restant profondément ancrées dans la littérature. Écrire ne signifie pas reproduire la vie, car la littérature n’est pas omniprésente dans celle-ci. (Lilie)


A-t-il une routine particulière lorsqu’il écrit ?


Pour lui, un écrivain n’a pas besoin d’un rituel particulier : il suffit d’attraper un cahier, un stylo, un morceau de table et de se laisser porter. Lui, par exemple, il écrit sur son lit, allongé, sans rituel spécial. Il a d’ailleurs raconté que son bureau était juste décoratif pour les invités. Également, il a dit qu’on ne doit pas attendre « le bon moment » pour écrire, puisque ceux-ci ne viennent jamais vraiment : c’est l’écrivain qui doit se mettre en situation. (Tracy)


Quelles fonctions donne-t-il à la littérature ?


Chacun donne à la littérature une fonction précise, mais lui, personnellement, il voit la littérature comme ce qui lui permet de se poser, de se questionner sur sa personne, son identité. Il peut se confronter, de manière lucide, sans mensonge, à qui et à quoi on pense. (Abigaïl)


A-t-il un type de lecteur en tête lors de l’écriture ?


L’auteur n’en a pas vraiment. Il dit : « Je n’écris pour personne et donc j’écris pour tout le monde. » (Ashley)


L’importance des procédés littéraires dans ce qu’il écrit ?


« C’est essentiel, c’est même le cœur de mes œuvres. » C’est vrai qu’avec l’habitude, il a dit qu’il ne s’en rendait plus autant compte, mais que cela représente 50 % de son travail. (Virginia)


Ce qui l’intéresse le plus quand il crée un personnage ? Ce qu’il ressent ? Ce qu’il pense ?
Ce qu’il cache ?


C’est qu’à l’aide de ce personnage, il comprend mieux qui il est. Plus particulièrement quand c’est un personnage contraire à sa personne, car cela lui permet de se questionner. (Malika) "J’aime en particulier découvrir jusqu’où le personnage peut aller dans une émotion qui n’est pas la mienne. Chaque personnage a son identité propre à lui et entièrement détachée de moi" explique
l’écrivain. Pour lui la littérature est pour les auteurs un moyen d’explorer des choses, des idées ou une partie de soi jamais explorées. (Ashley)


Selon lui, en quoi la littérature peut-elle aider à explorer ou à comprendre l’identité
personnelle et collective?


Pour Mohamed Mbougar Sarr la littérature joue un rôle essentiel dans la construction et l’exploration de l’identité, qu’elle soit personnelle ou collective. En nous poussant à nous interroger, elle nous fait aller au-delà des simples constructions sociales, et permet d’accéder à une forme de lucidité sur nous-mêmes. La langue littéraire permet de découvrir des formulations singulières, capables d’exprimer des émotions que nous n’arrivons souvent pas à mettre en mots. Certaines œuvres résonnent profondément en nous, et c’est précisément parce que la littérature parvient parfois mieux que nous à dire ce que nous ressentons. Elle nous aide ainsi à mieux nous comprendre et à mettre en lumière ce qui nous habite. (Maeva)


La complexité de ses personnages traduit-elle sa vision de l’identité, une ou
multiple ?


L’auteur affirme que oui : la complexité de ses personnages reflète sa conception d’une identité plurielle et mouvante. Selon lui, l’art du roman permet d’exprimer la richesse et la difficulté de la condition humaine. L’identité n’est jamais figée : elle est multiple, croisée, changeante, parfois fuyante. En complexifiant les personnages, la littérature rend visible la nuance et la diversité, loin des oppositions simplistes entre le blanc et le noir. Cette pluralité, toujours en mouvement, permet de confronter des collectifs, de faire dialoguer des expériences différentes de chacun et d’explorer les zones profondes, parfois chaotiques, de l’être humain. Enrichir les personnages, c’est enrichir également la représentation de la société et des émotions humaines. (Maeva)


Quelle place a la sensibilité dans la complexité humaine ?


Selon lui il faut rester humain et faire ce qui est bon malgré le cadre, la société changeante et empreinte de violence. Faire preuve de sensibilité dans une société qui nous fait tolérer de plus en plus de choses en les faisant passer pour des normes. De son point de vue, il ne faut pas se laisser anesthésier par la violence et faire preuve d’empathie, il faut faire attention aux formes que l’humanité prend, être sensible. (Eden)


Quel lien fait-il entre éducation, lecture et sensibilité ?


A la fin d’une lecture, il faudrait s’interroger pour s’enrichir. Pourquoi ça m’a plu ? Pourquoi cette aventure résonne-t-elle en moi ? C’est un moyen de faire nôtres les interrogations du personnage et ainsi d’apprendre car c’est une découverte de nouveaux horizons, de différents points de vue possibles sur un même sujet, de différents points de vue sur la vie de manière plus générale. (Mahalia)


Pour conclure, la rencontre avec Mohamed Mbougar Sarr s’est révélée être un moment d’une rare densité intellectuelle et humaine. Par son sourire chaleureux, la finesse de son langage et la générosité de ses réponses, il a su éclairer nos interrogations et apaiser bien des esprits troublés. Sa présence, empreinte de sensibilité et de profondeur, a laissé une empreinte durable dans nos cœurs.


Ce précieux échange nous rappelle combien la littérature, lorsqu’elle est portée par une voix aussi lucide et bienveillante, peut ouvrir des horizons nouveaux et nourrir l’âme. (Cassandra & Kezia).